L’énigme de l’or : comment ce minéral voyage du manteau à la croûte terrestre
Le scintillement de l’or a captivé les civilisations, alimenté des empires et façonné des économies. Pourtant, derrière l’or natif se cache une histoire géologique d’une violence et d’une complexité inouïes. La quasi-totalité de l’or présent sur Terre provient en réalité du manteau terrestre. Son arrivée à la surface est le résultat d’un processus fascinant impliquant les zones de subduction, des fluides riches en soufre, et des réactions d’oxydo-réduction avec des minéraux spécifiques.
Points principaux à retenir :
- L’or prend sa source dans les profondeurs de la Terre et migre via les zones de subduction.
- Il se lie au soufre pour former le complexe or-trisoufre, le rendant soluble et mobile.
- Des minéraux comme la pyrite absorbent cet or lors de son ascension, formant les gisements exploitables.

Une origine profonde : le manteau terrestre et les zones de subduction
Contrairement à l’image populaire des pépites reposant au fond des rivières, la quasi-totalité de l’or de notre planète est séquestrée dans le manteau, la couche de roche sous la lithosphère située à des dizaines, voire des centaines de kilomètres sous nos pieds. Comprendre comment cet élément a pu migrer vers la croûte terrestre pour former les gisements que nous exploitons aujourd’hui a longtemps constitué une énigme scientifique majeure.
Une publication scientifique de premier plan, parue dans la revue Proceedings of the National Academy of Sciences (PNAS), apporte une réponse remarquablement détaillée. Menée par une équipe internationale impliquant le professeur Adam Simon de l’Université du Michigan, cette étude révèle un mécanisme en deux temps qui orchestre le parcours de l’or, des profondeurs abyssales jusqu’aux filons accessibles.
Le rôle majeur de la plaque océanique et des fluides supercritiques
Le périple commence dans des régions particulièrement actives de notre planète : les zones de subduction. Ces zones forment une immense chaîne de volcans et de failles sismiques, notamment la célèbre « ceinture de feu du Pacifique », qui s’étend de la cordillère des Andes jusqu’à l’Indonésie et la Nouvelle-Zélande.
C’est ici qu’une plaque tectonique océanique, dense et froide, plonge sous une plaque continentale plus légère. En s’enfonçant, cette plaque océanique entraîne de la roche, mais aussi d’énormes quantités d’eau et de sédiments riches en soufre.
À une profondeur d’environ 50 à 80 kilomètres, la température atteint 600 à 800°C et la pression monte à plusieurs gigapascals (GPa). La plaque en subduction se déshydrate, libérant ces fluides sous une forme supercritique (un état ni liquide ni gazeux, hautement corrosif). Ces fluides surchauffés s’infiltrent dans le manteau sus-jacent, modifiant radicalement la géochimie hydrothermale du milieu.
Le transport du magma : la découverte du complexe or-trisoufre
C’est dans ce milieu infernal que se produit la première étape du processus. Les chercheurs ont démontré, grâce à des expériences en laboratoire et des modèles thermodynamiques poussés, que l’or présent dans le manteau réagit avec le soufre libéré pour former un complexe moléculaire or-trisoufre. Cette structure chimique agit comme un véritable véhicule de transport.
Sans cette liaison, l’atome d’or, très stable, resterait immobile, piégé dans les minéraux du manteau. Sous cette nouvelle forme, il devient soudainement soluble et mobile, capable de voyager au sein des fluides. Ces fluides enrichis contribuent ensuite à la fusion partielle du manteau, générant des magmas qui, plus légers que la roche environnante, entament une lente ascension vers la surface.
La concentration finale : comment l’or devient exploitable

Le simple fait de transporter l’or ne suffit pas à créer un gisement. À ce stade, l’élément aurifère est encore extrêmement dilué dans de vastes volumes de magma. La seconde étape, tout aussi fondamentale, est celle de la concentration, souvent influencée par la cristallisation fractionnée.
En remontant, le magma se refroidit et interagit avec les roches de la croûte terrestre. Les conditions de pression et de température changent, rendant le complexe or-trisoufre instable. L’or est alors libéré et doit trouver un nouvel hôte pour ne pas rester dispersé.
Pyrite et arsénopyrite : les éponges géologiques
Une autre étude, utilisant la spectroscopie d’absorption de rayons X sur synchrotron, a révélé le rôle prépondérant de minéraux contenant de l’arsenic, tels que la pyrite (surnommée « l’or des fous ») et l’arsénopyrite.
Ces minéraux possèdent une affinité chimique extraordinaire. Lorsqu’ils sont en contact avec les fluides hydrothermaux chargés en or, ils déclenchent une réaction d’oxydo-réduction qui « pompe » littéralement l’or hors de la solution. L’or est alors incorporé directement dans la structure cristalline, souvent en liaison avec des atomes d’arsenic.
Ce phénomène est à l’origine de l’« or invisible » : un or non présent sous sa forme métallique native et indétectable par les méthodes d’orpaillage traditionnelles.
Les implications de cette découverte pour l’industrie minière
Au fil de milliers d’années, ce pompage chimique concentre l’or le long de fractures et de failles, créant des formations géologiques comme les veines épithermales ou les vastes gisements porphyriques, à l’image de ceux des mines géantes de Grasberg en Indonésie ou de Yanacocha au Pérou.
Ces concentrations peuvent atteindre des niveaux des milliers de fois supérieurs à la teneur moyenne de la croûte terrestre, rendant l’exploitation économiquement viable.
Les implications sont considérables pour des sociétés minières comme Barrick Gold ou Newmont Corporation. En cette année 2026, couplée aux nouvelles technologies prédictives, cette approche scientifique permet aux géologues de modéliser et cibler des régions précises ayant connu un passé tectonique de subduction et possédant des roches hôtes riches en soufre et en arsenic. La prospection s’oriente ainsi de manière plus intelligente et ciblée.
Chaque bijou, chaque lingot, est le produit final d’un enchaînement d’événements géochimiques d’une précision remarquable, un témoignage silencieux du voyage extraordinaire de l’or depuis le cœur brûlant de la Terre.
